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 Amiral Hyacinte Aube

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MessageSujet: Amiral Hyacinte Aube   Sam 08 Mar 2008, 19:41

L’AMIRAL AUBE, SES IDEES, SON ACTION

Rémi MONAQUE

Pourquoi s’intéresser à la fin du XXe siècle à l’amiral Aube ? Parce que le personnage, sa pensée et son action, qui fourniront les arguments des trois parties de cet article, sont d’une grande richesse pour la réflexion historique et que les enseignements que l’on peut tirer de cette réflexion présentent un caractère de grande actualité.

Lorsqu’il devient ministre de la Marine en 1886, l’amiral Aube s’installe rue Royale avec des idées stratégiques originales, mûries pendant de longues années et déjà exprimées dans plusieurs publications. Très sensible aux progrès techniques de son temps, il est convaincu de la nécessité de profondes réformes, mais, contrairement à une opinion trop répandue, le fondateur de l’école du matériel n’est nullement insensible aux leçons de l’Histoire. Il fonde au contraire ses analyses sur une étude minutieuse du passé et ne mérite pas toutes les critiques que l’amiral Castex lui adressera plus tard. Sa chance d’abord, sa malchance ensuite furent que ses idées rencontrèrent un écho extraordinaire dans l’opinion publique et dans la classe politique. Il bénéficia d’un fort soutien des partis et de la presse de gauche, mais vit ses théories déformées jusqu’à la caricature par les hommes politiques et par les journalistes. La faible durée de son passage au pouvoir et sa disparition prématurée ne lui permirent pas de contrôler la pensée et l’action de ses disciples.
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Hyacinthe-Laurent-Théophile Aube est né à Toulon le 22 novembre 1826. Son père, originaire de la Seyne, était employé à la recette générale du Var. L’acte de naissance du futur amiral fait apparaître comme témoins un oncle paternel, Hyacinthe Aube, lieutenant de vaisseau, et un oncle maternel, Aurèle Pierrugnes, capitaine d’infanterie en retraite. Nous découvrons une famille modeste sans doute mais non sans antécédents militaires.
Le jeune Aube entre à l’Ecole Navale en 1840, à l’âge tendre de quatorze ans comme cela était courant à l’époque. Il s’y montre dissipé et modérément travailleur. Cependant, son classement, qui oscille entre la 10e et la 22e place, reste toujours honorable car il possède manifestement de grands moyens. Il lui est reproché de "s’occuper de lectures défendues". Nous ignorons la nature de ces lectures, mais pouvons y voir les premières manifestations d’un esprit anticonformiste et rebelle aux contraintes imposées par la hiérarchie.
La longue carrière de l’amiral Aube nous est assez bien connue par son dossier personnel conservé aux archives du service historique, du moins jusqu’à sa promotion au rang d’officier général. La communication des notes aux officiers est une mesure récente dans notre marine. Au dix-neuvième siècle les commandants pouvaient écrire de façon très crue ce qu’ils pensaient de leurs subordonnés et ils ne s’en privaient guère. Ce sont donc par des appréciations sans fard que nous connaissons les qualités et les défauts du futur ministre de la Marine.
La vivacité de son intelligence et son ouverture d’esprit sont signalées dès les premières années de sa carrière : "Apprend tout avec une grande facilité, connaissances assez étendues en histoire et en littérature, connaît les langues anglaise, espagnole et italienne, ne dédaigne pas de faire un cours de mathématiques aux matelots qui se destinent au long cours ou au cabotage, dessine bien, officier hors ligne comme intelligence et comme instruction".
Son courage exceptionnel se manifeste également très vite. Le 21 décembre 1848, au large des côtes de Provence, par moins trois degrés, il se jette à l’eau étant officier de quart et sauve un matelot tombé à la mer après avoir heurté une vergue. Deux ans plus tard, il plonge dans le port d’Alger et sauve un enfant qui se noyait. En 1859, au Sénégal, il est proposé pour la Légion d’honneur par le colonel Faidherbe, gouverneur de la colonie, "pour avoir parfaitement conduit la troupe et lui avoir donné l’exemple d’une grande bravoure". En 1861, commandant l’aviso Etoile en escale à Lisbonne, il intervient avec vigueur et décision pour mettre à l’abri des navires de commerce français menacés par un trois mâts américain en feu et à la dérive avec son chargement de soufre.
Cet esprit vif et prompt, ce caractère hardi et entreprenant coexistent avec d’autres traits moins favorables, revers inévitable du très bel avers de la médaille.
L’un des premiers commandants du jeune officier, tout en louant sa fermeté dans le commandement, déplore un "caractère un peu raide, se pliant de mauvaise grâce à la subordination". Deux ans plus tard, un autre commandant porte un jugement sans appel : "officier médiocre, indiscipliné, sans tenue". En 1871, Aube est sanctionné par le ministre pour avoir fait paraître un article sans autorisation : "J’apprends avec regret que Monsieur le capitaine de vaisseau Aube vient de faire paraître, sans mon assentiment, dans la livraison du 1er juillet dernier de la Revue des deux mondes, un article intitulé "le vingtième corps d’armée de la Loire". Il importe, dans l’intérêt de la discipline, et dans les circonstances actuelles plus que jamais peut-être, de veiller à ce que personne ne s’écarte de la règle. J’inflige donc un blâme sévère à M. le capitaine de vaisseau Aube qui l’a oublié ". Plus tard encore, en 1876, l’amiral commandant la division navale du Pacifique notera que le commandant Aube "est un officier hors ligne mais plus apte à exercer un commandement qu’à servir en sous-ordre".
Un autre défaut, plus grave pour un chef, est une certaine imprudence, signalée avec finesse par ce même amiral : "… élocution facile, trop facile quelquefois, beaucoup de tact dans certaines circonstances, un peu moins quand son caractère méridional s’emporte…" Ce défaut a joué plus d’un tour à notre officier. En voici deux exemples.
Fin 1862, le capitaine de frégate Aube quitte le Sénégal après une longue campagne. Il a servi sous les ordres du colonel Faidherbe, avec qui il s’est admirablement entendu et dont il a épousé la nièce, puis pendant une courte période sous l’autorité du capitaine de vaisseau Jaureguiberry, le futur amiral et ministre, qui lui donne les notes suivantes : "M. Aube, commandant le Podor, ne servant sous mes ordres que depuis deux mois environ, je ne puis formuler sur son compte un jugement précis. J’ai cependant eu le regret de remarquer qu’il est enclin à l’impertinence, et que ses manières, à l’égard de ses chefs, ne sont pas toujours celles d’un homme bien élevé". L’antipathie des deux hommes était réciproque. A bord du paquebot qui le ramenait en France, Aube semble avoir eu en public des conversations imprudentes et Jaureguiberry écrit au ministre pour demander une sanction contre un officier qui "s’est répandu en propos calomnieux contre lui et son administration en présence de nombreux passagers du Télémaque".
Une autre affaire montre que les imprudences d’Aube n’étaient pas seulement verbales. A l’automne 1877, commandant du Seignelay, il fait escale à Apia, capitale des Samoa occidentales, alors colonie allemande. Le consul américain du lieu le persuade de lui prêter main forte pour arrêter plusieurs ressortissants des Etats-Unis qui veulent attenter à sa vie. Quarante hommes du corps de débarquement sont mis à terre et pénètrent de vive force dans une maison qui se révèle vide des individus recherchés et dont le propriétaire est un sujet britannique. Le consul anglais proteste. L’amiral Serre, commandant la division navale du Pacifique, démet Aube de son commandement et le renvoie en France. La sanction sera jugée sévère par le directeur du personnel - "c’est chose grave que de révoquer de ses fonctions un capitaine de vaisseau"- et la carrière de l’intéressé n’en sera guère affectée.
Cette carrière comporte plusieurs expériences marquantes que je vais maintenant évoquer.
Une première caractéristique apparaît fortement. L’amiral Aube compte huit ans de séjour en Chine, cinq dans les mers du Sud, neuf années de campagne à la côte occidentale d’Afrique et au Sénégal et deux ans à la Martinique où il exerce les fonctions de gouverneur, soit au total vingt-quatre ans de services hors de la métropole ! A une époque où les moyens de communication radio-électriques n’existaient pas, la vie en campagne ne pouvait qu’encourager les chefs à faire preuve d’indépendance et d’esprit de décision. Nous avons déjà vu qu’Aube ne manquait pas d’initiatives, qu’il en prenait souvent d’excellentes, parfois aussi de fâcheuses.
Corollaire de cette carrière extramétropolitaine, Aube n’a guère exercé ses talents en escadre. Lorsqu’il commande le cuirassé Savoie de l’escadre d’évolution, l’amiral commandant cette force écrit : "… mais depuis son grade d’enseigne de vaisseau, il n’avait plus paru en escadre et avait été peu sur les grands navires. Mais grâce à une grande intelligence, au sentiment marin, il s’est fait de suite aux évolutions, et je ne doute pas qu’avant peu, il ne soit un de nos bons tacticiens. La Savoie si bien tenue par ses prédécesseurs n’a pas périclité, elle est encore la première pour la manœuvre." Ce pronostic favorable sera confirmé. Le commandement de la Savoie s’achève par des notes particulièrement élogieuses d’un futur ministre de la Marine, le vice-amiral Cloué commandant l’escadre d’évolution et Aube sera placé à la tête d’une division de cette même escadre en 1883.
Même si dans la dernière partie de sa carrière il a excellé dans le commandement des cuirassés, Aube restera l’homme des grands espaces océaniques et des petits bâtiments naviguant isolément.
Un autre trait marquant du parcours de l’amiral est la richesse de son expérience du combat terrestre. Son action au Sénégal sous les ordres de Faidherbe a déjà été évoquée. Pendant la guerre de 1870, jeune capitaine de vaisseau, il organisa la défense des lignes de Carentan, puis servit comme général auxiliaire dans les armées de l’Est et de la Loire.
Signalons enfin les graves ennuis de santé provoqués chez Aube par ses longues campagnes sur les côtes d’Afrique. Son dossier est rempli de certificats médicaux le plaçant en congé de maladie ou prescrivant un rapatriement sanitaire. A deux reprises au moins, sa vie a été gravement menacée. C’est donc avec une santé fort délabrée qu’il parvient au sommet de la hiérarchie maritime. Il mourra à 64 ans, avant d’avoir atteint la limite d’âge de son grade.
[size=9]Au terme de cette recherche, l’amiral Aube nous apparaît comme un homme d’une intelligence supérieure et d’une grande ouverture d’esprit, d’un caractère entreprenant, fougueux, énergique, d’un grand courage. Bouillant méridional, il se laisse parfois emporter, dans ses paroles et dans ses actes et peut manquer de prudence. Son expérience est très vaste ; il a parcouru toutes les mers du globe et connaît même de l’intérieur le monde exotique de l’armée de terre ! Il semble avoir joui dans la marine d’une réelle popularité. "Plein de cœur, toujours prêt à s’exposer pour sauver quelqu’un" dit un de ses commandants. "Très aimé de ses subordonnés" dit un autre. "J’ai toujours été frappé de voir que cette jeunesse d’élite (les jeunes officiers) vous regardait comme son chef" écrit Gabriel Charmes journaliste et ami1 de l’amiral. Enfin, lorsqu’il arrive à la tête de la marine en janvier 1886, Aube, même s’il n’a rien perdu de sa fougue, ne possède plus qu’une santé profondément altérée.


Dernière édition par kleinst le Ven 24 Oct 2008, 04:59, édité 2 fois (Raison : taille de la police)
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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   Sam 08 Mar 2008, 19:42

Quelles sont les idées stratégiques et tactiques du nouveau ministre ? Elles sont exprimées dans un petit livre paru en 1882 intitulé La guerre maritime et les ports militaires de la France.
L’auteur se livre d’abord à une réflexion sur l’époque de la marine à voile, "la seule qui ait une histoire" dit-il fort justement. En ces temps-là, peu éloignés alors, toutes les marines du monde possédaient les mêmes unités de combat, des vaisseaux de ligne réunis en escadres plus ou moins nombreuses ; le vent était le seul moteur, le canon la seule arme. Le résultat des anciennes batailles "c’était pour la nation vaincue, l’anéantissement de son commerce, la perte de ses colonies, le blocus étroit de ses rivages ; c’était pour la nation victorieuse, l’empire de la mer, l’exploitation commerciale du monde, l’absorption de ses richesses". L’on reconnaîtra là une description fidèle de la lutte entre la France et l’Angleterre pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire et l’on notera l’importance qu’accorde l’amiral Aube aux facteurs économiques.
L’examen des flottes de combat de son époque permet ensuite à l’auteur de montrer l’écart immense entre les marines et la variété des éléments qui les constituent. La flotte américaine ne comprend pas de cuirassés. Dans les autres flottes il existe des cuirassés d’escadre à mâture ou sans mâture, des cuirassés de station lointaine, des cuirassés à batteries, à réduit central, à tourelles fixes ou mobiles… De même la tactique navale, universelle et simple au temps de la marine à voile, n’est plus qu’incertitudes. Quelles seront les règles d’engagement des escadres modernes ? Nul ne le sait. C’est là, remarque l’amiral Aube, "une conséquence inévitable d’une période de gestation, d’enfantement et, par suite, de tâtonnements, d’expériences, d’essais, d’écoles et cette période doit toucher à sa fin".
Dans ces conditions est-il sage d’accepter sans débat les idées qui règnent depuis trente ans :
- le navire de combat est avant tout un navire cuirassé,
- le cuirassé d’escadre doit réunir en lui le maximum de puissance agressive avec le maximum de résistance.
Aube répond par la négative. Il observe d’abord que les cuirassés deviennent des unités monstrueuses par leur taille (le Lepanto italien atteint 123 mètres !), par leur complexité et par leur prix, fait économique dont il faudra tenir compte. Il remarque ensuite que le cuirassé n’obéit pas "au principe, aujourd’hui admis sans conteste, qu’en toute industrie, l’effet utile maximum est dû à la division du travail". Cette règle industrielle, abusivement appliquée à la tactique navale, deviendra l’un des dogmes de la Jeune École. Elle conduit l’amiral à se demander si "l’instrument de combat le plus utile, le plus effectif, ne serait point une unité collective d’éléments divers, grâce auxquels les forces concentrées sur un seul navire, - éperon, canons, torpilles, vitesse -, pourraient, au moment psychologique, développer, fournir le maximum de leur puissance, c’est-à-dire de leur effet utile". Quelles seraient les chances d’un cuirassé d’escadre "luttant à la fois contre un bélier-éperon, un navire armé d’une pièce du plus fort calibre, dont il serait simplement l’affût mobile, quatre porte-torpilles, tous ayant et pouvant développer dans toutes les phases du combat une vitesse supérieure...." ?
Vient ensuite une démonstration par l’absurde montrant que le cuirassé d’escadre ne saurait être le seul véritable instrument de combat et qu’une escadre de cuirassés n’est pas l’expression de la puissance navale.
En effet s’il en était ainsi :
- la victoire serait assurée à la plus nombreuse des deux escadres qui devrait imposer l’action à son adversaire,
- les forces étant connues au début des hostilités, l’empire de la mer appartiendrait sans conteste à la nation dont la flotte cuirassée est la plus nombreuse,
- il n’y aurait plus de bataille rangée,
- la guerre maritime serait supprimée.
Conclusion absurde, écrit l’auteur, mais qui prouve que les prémisses du raisonnement logique qui y conduit sont fausses.
Il existe donc d’autres instruments du combat naval. L’histoire des conflits récents, notamment guerre de Sécession et guerre sud-américaine, montre que le blocus effectif n’est plus possible et que la guerre de course a eu des effets économiques très importants et un effet moral plus important encore. Le croiseur "à marche supérieure" ne deviendra-t-il pas "l’instrument le plus effectif" des conflits futurs ? Les Anglais n’ont-ils pas reculé à deux reprises devant la menace que faisaient peser sur leur flotte marchande les bâtiments corsaires de leurs adversaires potentiels ? Une première fois devant les Etats-Unis, après la guerre de Sécession, en se laissant condamner par le Congrès de Genève lorsque la question de l’Alabama y fut posée. Une seconde fois en renonçant à secourir "son antique client la Turquie" dans sa dernière guerre avec la Russie.
La conclusion s’impose : "la guerre maritime dans l’avenir sera essentiellement une guerre de course". Mais ne sera-t-elle qu’une guerre de course ?
A cette nouvelle question, l’amiral Aube répond par la négative. Il ne se fait aucune illusion sur le respect du droit de la guerre qu’il qualifie de "monstrueuse association de mots". Il est persuadé que les belligérants chercheront à se faire le plus de mal possible par tous les moyens, qu’ils soient autorisés ou non. Or, la richesse étant le nerf de la guerre, "tout ce qui frappe l’ennemi dans sa richesse, a fortiori tout ce qui l’atteint dans les sources mêmes de cette richesse, devient non seulement légitime mais obligatoire".
"Il faut donc s’attendre à voir les flottes cuirassées, maîtresses de la mer, tourner leur puissance d’attaque et de destruction, à défaut d’adversaires se dérobant à leurs coups, contre toutes les villes du littoral, fortifiées ou non, pacifiques ou guerrières, les incendier, les ruiner, et tout au moins les rançonner sans merci".

Ces considérations permettent à l’amiral d’annoncer "un nouveau système de guerre maritime : celui de l’attaque et de la défense des côtes".
Après des considérations pleines de bon sens sur les difficultés de réussir un débarquement, sur la vulnérabilité de toute escadre surprise au mouillage et sur la vulnérabilité de nos ports de guerre, l’auteur fait part de ses idées maîtresses :
- La défense mobile repose sur "l’action isolée ou combinée des béliers, des batteries flottantes, des canonnières, des thornycrofts porte-torpilles à grande vitesse, s’appuyant, suivant les lieux, sur les vaisseaux cuirassés, sortant de l’inaction où les condamnait en haute mer l’infériorité du nombre".
Notons que les torpilleurs n’apparaissent ici que comme l’un des éléments de la défense, qu’ils agissent en collaboration avec d’autres unités selon la doctrine de liaison des armes chère à Castex. Notons aussi que les cuirassés se voient reconnu un rôle utile.
- Il faut répartir sur plusieurs centres d’action les éléments maritimes constitutifs de la défense des côtes car tout point du littoral peut devenir le point de débarquement d’une armée ennemie, toute ville proche de la mer peut être bombardée.
- Il faut de même répartir sur plusieurs centres d’armement les points de départ de nos divisions navales et de nos croiseurs pour mettre en défaut le blocus adverse et assurer leur entrée en mer libre.
Cette recommandation, comme la précédente, encourage la dispersion de nos forces tout le long de nos côtes. Elles sont, cette fois-ci, en contradiction flagrante avec le principe retenu par Castex de concentration des forces.
- Il faut enfin mettre autant que possible nos bases navales "hors de la portée des canons du plus haut calibre et empêcher par leur multiplicité et leur éloignement dans l’intérieur que l’ennemi ne soit au courant de ce qui s’y passe".
L’amiral Aube examine longuement les atouts et les faiblesses des ports de guerre français et se livre à un vibrant plaidoyer en faveur de Rochefort : il faut rendre cette base accessible aux grands bâtiments de guerre et en faire le Wilhelmshaven, le Nicolaïef, le Chatham de la France. Il ne semble pas sensible, pour une fois, au caractère dispendieux des mesures qu’il préconise et aux économies qui résulteraient de la concentration de nos forces à Brest et à Toulon.
Nous pouvons maintenant tenter de résumer les idées stratégiques et tactiques de l’amiral.
- Les conflits du futur seront des guerres totales dans lesquelles les facteurs économiques joueront un rôle prépondérant.
- La souveraineté des mers conférée à la flotte la plus puissante "est un mot plus qu’un fait : elle ne garantit pas même la sécurité du commerce national".
- "La course sera le moyen le plus efficace de ruiner le commerce de l’ennemi. Il y a donc lieu de créer une flotte de croiseurs spéciaux".
- Il n’y aura pas de batailles rangées entre flottes cuirassées ; l’escadre la plus faible restera au port.
- Une nation maritime doit savoir contre qui elle désire maintenir une supériorité, et avoir une flotte cuirassée aussi nombreuse que celle de ses futurs adversaires. Le lecteur comprendra que, pour la France, une flotte cuirassée, inutile contre la Grande-Bretagne, peut présenter, en revanche, de l’intérêt contre d’autres adversaires.
- Les armes modernes, et notamment la torpille, mettent en péril la suprématie du cuirassé.
- Le principe de la division du travail conduit à rechercher la spécialisation des navires. Pour être pleinement efficace un bâtiment ne doit mettre en œuvre qu’un seul type d’arme, voire une seule arme. La "poussière navale" composée de petites unités très rapides, "dont l’efficacité peut être discutée en haute mer, s’affirme de jour en jour avec plus de supériorité en eau calme".
- La défense côtière ne peut être assurée que par la répartition de nos forces et de nos bases tout le long du littoral.
- Les ports de guerre doivent être placés hors d’atteinte des canons et des torpilleurs ennemis.
Devant ce corps de doctrine élaboré il y a 110 ans, l’on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment d’admiration pour le côté visionnaire des idées stratégiques, tout en déplorant des erreurs lourdes de conséquences dans l’analyse des techniques et tactiques navales du futur.
A une époque où la tâche du stratège était rendue singulièrement difficile par l’absence d’exemples historiques récents et par l’évolution très rapide des techniques, Aube sut énoncer les principes de la guerre totale, prédire l’immobilisation des escadres cuirassées pendant la Grande Guerre, annoncer enfin le retour de la guerre de course dont il ne pouvait pas, bien sûr, indiquer la forme sous-marine.
L’amiral, en revanche, porte la lourde responsabilité d’avoir retenu comme principe de la guerre majeur, sinon unique, la règle industrielle de la division du travail. Que n’a t-il appliqué à ses propres théories la sage maxime évoquée dans son ouvrage : "tout n’est vrai ici-bas que d’une vérité relative" ! Le principe de la division du travail, qui deviendra un dogme pour la Jeune École, portait en germe beaucoup des réalisations aberrantes qui devaient sortir de nos chantiers : torpilleurs numérotés de 35 mètres, canonnière minuscule équipée d’un seul canon, cuirassés et croiseurs trop petits par haine irraisonnée des grosses unités.
L’influence pernicieuse de cette idée fausse sera d’autant plus grande que les progrès très rapides de la science font oublier aux esprits contemporains les contraintes du milieu et les limites de la technique. Le Nautilus de Jules Verne ne connaît ni panne ni avarie. Si l’amiral Aube, en vieux marin expérimenté, émet des doutes quant à l’efficacité de la poussière navale en haute mer, ses disciples n’auront pas les mêmes scrupules. Ils n’en auront pas davantage lorsqu’il s’agira d’évaluer l’efficacité des armes nouvelles : toute torpille lancée atteindra son but et le coulera.
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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   Sam 08 Mar 2008, 19:43

Les idées de l’amiral Aube ont été déformées par la Jeune Ecole. Cette histoire passionnante mais fort complexe demanderait de longs développements : elle est le résultat d’une savante alchimie où se mêlent les idées réformistes de certains officiers de marine, les passions politiques, les foucades de la presse et les réactions d’une opinion publique curieusement mobilisée par les problèmes maritimes.
J’indiquerai brièvement, en revanche, quelles furent les principales décisions prises durant le ministère de l’amiral :
- de nombreux bâtiments hors d’âge, sans valeur militaire et dont l’entretien coûte cher, sont rayés de la liste navale,
- l’administration centrale est réorganisée,
- des instructions sont données pour ralentir la construction des cuirassés,
- la réalisation de 14 croiseurs pour la guerre de course est étudiée,
- une commande supplémentaire de 21 torpilleurs de 35 mètres est passée ; elle s’ajoute aux 30 unités déjà commandées,
- un bateau-canon est mis en chantier à La Seyne sous le n° 151,
- le 22 novembre 1886, il est décidé de faire construire à Toulon un "bateau sous-marin" par Gustave Zédé, le futur Gymnote,
- des crédits sont votés pour la construction à Toulon d’un atelier de fabrication de torpilles afin de rendre la France indépendante de l’importation de torpilles Whitehead.
Le bateau-canon, baptisé Gabriel Charmes, sera un "loup" inutilisable. La série des torpilleurs numérotés de 35 mètres, d’une tenue à la mer déplorable, sera totalement manquée. Il faudra la reconstruire entièrement après la disparition corps et bien du n° 110 et de multiples accidents graves. Seules la construction et la mise au point du Gymnote seront de véritables réussites ; elles donneront pendant quelques années à la marine française une avance certaine dans le domaine des submersibles.
Le bilan du ministère "Aube" est donc bien modeste, pour ne pas dire calamiteux.
L’amiral ministre, malgré la justesse de ses vues stratégiques, la prise de conscience des faiblesses de la marine de son temps et la volonté de mener à bien des réformes ne put réaliser la grande œuvre dont il rêvait et qu’il comptait imposer contre tous les conservatismes2.
Certes, le temps lui fut compté et les résistances au changement farouches. Mais, nous l’avons déjà dit, son action fut viciée par une erreur de principe grave : le choix d’une règle industrielle, la division du travail, comme guide suprême pour la conception des bâtiments de combat. Ce handicap majeur fut aggravé par la faiblesse des techniques de l’époque et surtout par les illusions que l’on nourrissait sur elles. De plus il n’existait en cette fin du XIXe siècle aucune ébauche de programme naval et aucun dispositif parlementaire pour inscrire un effort dans la durée. Les mises en chantiers dépendaient de la résultante de forces diverses et souvent divergentes : volonté d’un ministre éphémère, pressions de l’opinion publique, de l’industrie et du monde politique, idées personnelles, pour ne pas dire fantaisie, d’ingénieurs fort mal contrôlés par le Département. Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner que la marine française n’ait présenté qu’une flotte d’échantillons où de rares réussites ponctuelles ne compensaient pas les très nombreux échecs.
L’amiral Aube eut du moins le mérite de conduire une réflexion stratégique, d’imaginer des missions pour notre marine et d’amorcer un processus logique pour nous doter d’une flotte capable de remplir ces missions. Sa pensée inspire du respect, même si son action prête trop souvent le flanc à la critique.

________
Notes:
1 Gabriel Charmes, mort célibataire en 1886, n’a jamais été le gendre de l’amiral, contrairement à ce qu’ont répété de nombreux écrivains.
2 L’amiral se livre dans son ouvrage à une violente diatribe contre “toutes les arguties de mots au service d’idées vraies peut-être autrefois, absolument fausses aujourd’hui, tous les sophisrnes de la vanité nationale se trompant inconsciemment, sciemment peut-être, tous les paradoxes abritant l’irrésolution, pour ne pas dire l’incurie, sous le respect de traditions historiques”.
----------------------
Quelqu'un aurait des infos le Gabriel Charmes?
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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   Lun 10 Mar 2008, 18:51



Mal à la tête là !!!

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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   Jeu 13 Mar 2008, 21:01

C'est vrai, tu aurais dû agrandir la taille de la police. Autrement, très bien d'avoir rappeler ces faits.
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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   Ven 14 Mar 2008, 17:48

J'avais peur en agrandissant la taille de devoir encore plus découper le texte.
Désolé
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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   Sam 15 Mar 2008, 11:04

pas grave, mais c'est vrai que c'est un peu dur à lire. Autrement, très intéressant. salut
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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   Jeu 23 Oct 2008, 23:10

salut

?? il ne serait pas mieux dans la partie "historique" ce post
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kleinst
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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   Ven 24 Oct 2008, 05:00

Je déplace dans la partie adéquate. thumleft

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MessageSujet: Re: Amiral Hyacinte Aube   

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